« Une saine renaissance », Libération 06 02 2012

Nous en parlions déjà en 2011…

Les « rénovations » sont l’avenir, les « démolitions » sont l’obsolescense… L’Humain doit être respecté et non dénié par une poignée d’hommes.

6 février 2012

Tour Bois-le-Prêtre, une saine renaissance

Par ANNE-MARIE FÈVRE

Architecture. L’Equerre d’argent 2011 récompense Frédéric Druot et le duo Lacaton & Vassal pour la restructuration radicale de cet ingrat édifice parisien des années 60.

La Tour Bois-le-Prêtre avant et après rénovation. – David Boureau

Avec fierté, madame F. fait visiter son nouveau duplex… qu’elle occupe depuis des décennies. Mais il a été complètement transfiguré. «On avait de toutes petites fenêtres, la façade tombait abrupte sur le vide.» Cette retraitée s’est vite habituée aux grandes baies vitrées qui donnent sur sa pimpante loggia. Elle l’a transformée en bar, en hommage à son défunt mari qui était musicien de cabaret. «Là, on a abattu un mur pour libérer la cuisine, ici un autre pour agrandir le salon.» Les chambres aussi sont ouvertes sur le jardin d’hiver, elle peut y héberger ses petits-enfants. Réelle impression d’être dans une maison perchée, plutôt que dans un F5 standard. «On a toujours eu une très belle vue sur Paris. Mais j’ai beaucoup plus de lumière, de confort, d’espace : tout a été refait à neuf, on circule mieux.» Cette locataire s’estime gagnante. Elle habite la Tour Bois-le-Prêtre, dans le XVIIe arrondissement de Paris, en bordure de périphérique nord.

Obstination. Comme bien d’autres buttes témoins des années 60, cette tour de logements sociaux aurait pu être détruite. Elle a résisté et du haut de ses 50 mètres, savoure sa transfiguration. A l’extérieur, sa façade vibre de nuances de gris argenté, un peu cinétiques. Sa volumétrie de demi-niveaux est accentuée, mise en valeur par des loggias et balcons qui s’y sont accrochés (lire page suivante). A l’intérieur, certains habitants ont repris possession de leurs logements recomposés et mieux desservis.

Ici, on ne s’est pas contenté d’un lifting de façade, comme en 2009 où la tour avait été repeinte en rose. Il s’agit d’une restructuration radicale, que l’architecte mandataire Frédéric Druot, associé au duo Lacaton & Vassal, ont mené avec obstination de 2006 à 2011. Cette métamorphose, conduite avec la Mairie de Paris, le bailleur social Paris Habitat, l’entreprise Batscop et les locataires, est récompensée par l’Equerre d’argent 2011, prix d’architecture français du groupe de presse Le Moniteur, remis ce lundi, à l’Hôtel de Ville.

«Réanimer». L’originalité de cette expérience tient aux convictions des trois architectes. Frédéric Druot est le concepteur, entre autres, du bâtiment des Bons Enfants, à Paris, pour le ministère de la Culture. Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, grand prix national d’architecture en 1999, ont réalisé l’école d’architecture de Nantes (Loire-Atlantique). Mais le trio a toujours défendu que «détruire, c’était gaspiller». Dans un livre de 2007, ils ont affirmé qu’il était possible de «réanimer» des immeubles modernes, même stéréotypés (1). «Il s’agit de ne jamais démolir, ne jamais retrancher ou remplacer, toujours ajouter, transformer et utiliser», écrivaient-ils. Ce manifeste, ils l’ont mis en pratique.

«On a beaucoup entendu dire que cette tour était moche, s’insurge Frédéric Druot. Comment peut-on dire cela d’un lieu où vivent, aiment, meurent des gens depuis 1962 ? Elle était devenue obsolète techniquement. Insalubre, car abandonnée par le bailleur. Un tuyau de toilettes fuyait sur seize étages. Mais la structure est très bien, nous l’avons gardée.»

En général, quand on s’attaque à ce genre de réhabilitation, on liste tout ce qui va mal, du hall d’entrée aux dégradations, pour définir un programme. Très technique. «Nous avons fait l’inverse, rétorque Druot, et établi ce qui allait bien. Nous avons estimé que la richesse de la tour, c’étaient ses habitants qui allaient devoir rester sur place pendant les travaux. Avec leur histoire Certains sont partis, mais ceux qui ont accepté ce jeu se sont organisés en amicale. Après de nombreuses consultations, ont été évaluées les suroccupations, les sous-occupations. Certaines familles ont pu accéder à des logements plus grands, des couples se sont repliés dans du plus petit. Ce qui a impliqué déménagements au sein de l’immeuble, changements de voisins, de vues. Des appartements témoins ont servi de refuges pendant le chantier. Un casse-tête, qui bousculait les habitudes, entre impatience et excitation. Car tout s’est déroulé en même temps, du décapage de la façade aux transformations intérieures. «De 96 logements, nous en avons fait 100, précise Druot. Nous sommes passés de 3 à 7 typologies, du T2 au T6, avec 16 configuration différentes, dont des duplex.» Dans les parties communes, le hall peint en vert, précédé d’un jardin planté, a été agrandi, le local de l’amicale y sert de vigie conviviale. Deux nouveaux ascenseurs rendent accessibles tous les étages. L’ensemble a gagné en légèreté et transparence.

Si le bilan de cette transformation relève de l’aventure architecturale et humaine, les bénéfices se comptent aussi en mètres carrés : la surface des seize étages est passée de 8 900 à 12 460 m2, les logements sont tous plus spacieux grâce aux extensions extérieures qui servent d’espaces interclimatiques. La consommation d’énergie est ainsi réduite passivement de 50%. Le calcul de base des loyers est conservé. Coût global de l’opération : 11,25 millions d’euros, bien moins onéreux qu’une destruction-reconstruction.

Stimulant. La Tour Bois-le-Prêtre va-t-elle servir de référence et démontrer que le patrimoine moderne de la reconstruction, si contesté (à juste titre parfois), est riche de qualités qui peuvent être bonifiées ? Ou restera-t-elle un cas d’école isolé ? Le prix de l’Equerre d’argent pourrait avoir un effet stimulant sur les bailleurs sociaux et les entreprises. «Nous sommes lucides, cela a été très difficile, conflictuel», admet Anne Lacaton. Sceptique, Frédéric Druot montre une tour voisine qui va être démolie par Paris Habitat. «Pourtant, c’est une réponse possible au manque crucial de logements sociaux en France, à moindre coût, et respectueuse de la mémoire des gens. Mais le ministre Benoist Apparu n’est pas là ! Et en France, qui pose cette question ? C’est un footballeur, Eric Cantona !»

(1 ) «Plus, les grands ensembles territoire d’exception», 2007, édition Gustavo Gill.

Des balcons volants

Par ANNE-MARIE FÈVRE

Depuis deux ans, Guillaume Meigneux filme le quotidien des habitants confrontés à la réhabilitation du bâtiment.

 

Des baies vitrées ont été ajoutées à l’immeuble. – David Boureau

Trois personnes sont scotchées devant leurs baies vitrées. Et attendent. Une plateforme en béton plane dans les airs, puis s’approche mystérieusement et vient s’accoler à leur appartement. C’est une loggia-balcon qui vient d’un seul coup agrandir leur salon. Cette scène, assez onirique, un peu fellinienne, est un extrait du film que Guillaume Meigneux, jeune architecte et vidéaste, tourne à la Tour Bois-le-Prêtre depuis décembre 2009. Et qui ne sera achevé qu’en janvier 2013. Dans le «bout à bout» d’images qu’il a montré à Libération, on vit entre poussière et cartons, ouvriers au travail et inquiétude d’une vieille dame : «Il va y avoir un ascenseur dans la cuisine, il vont tout casser !»

Un autre locataire imagine les nouveaux «virages» qu’il devra prendre pour aller dans sa chambre. Tous les décors, napperons en dentelle ou canapés design, se télescopent. Puis l’ambiance de fête, de bal, succède aux bruits des perceuses, lors des ré-emménagements ou à Noël. «Tout a été discuté, témoigne Guillaume Meigneux. C’est rare qu’un locataire soit consulté pour choisir son papier, sa baignoire ou sa douche. C’est une expérience inédite. Nous avons peu de connaissance sur de telles mutations de l’architecture moderne standard à une réinterprétation très contemporaine diversifiée.»

Avant, pendant, après… Ce film promet déjà de raconter toute l’épopée quotidienne, mais exceptionnelle, que les locataires ont vécue pendant la transformation de leur immeuble. «Mais il leur faut encore du temps pour avoir envie de tirer leur bilan.»

http://next.liberation.fr/culture/01012388043-tour-bois-le-pretre-une-saine-renaissance

http://next.liberation.fr/culture/01012388044-des-balcons-volants

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Une réflexion sur “ « Une saine renaissance », Libération 06 02 2012 ”

  1. Voilà une réhabilitation superbe qui a été possible -et pourtant réalisée sur des logements HLM datant des années 60 !
    Cela a été possible pour ce genre d’immeubles, alors c’est complètement faisable pour les nôtres. Rappelons que les Damiers sont des constructions bien plus récentes puisqu’elles datent des années 1975-1976 et que ce ne sont pas des HLM mais des résidences privées ;
    Si la volonté des décideurs est là tout est possible et on peut faire des Damiers des résidences magnifiques et les tours Hermitages se construiront ailleurs, sur un terrain libre…

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